Une page du 30ème RI - Herleville, septembre 1914

Dans le volume 2 de la Collection du Centre Culturel Marius Hudry, "Mémoire de Poilus savoyards", il y a le portrait du fantassin Camille Beaupoil, soldat du 30ème RI ayant participé aux combats de 1914, en particulier à la prise d'Herleville dans l'arrondissement de Péronne. Un an et demi avant Verdun voici déjà une page de bravoure de ce régiment.

" Lettres de  guerre      

Nous connaissons un peu mieux cette guerre car elle a donné lieu à des échanges épistolaires d’une intensité sans doute jamais connue jusque là. C’est le 03 août 1914, c’est-à-dire le jour même de la déclaration de guerre, que la franchise postale fut décrétée pour les soldats et pour les familles. Durant les premiers mois de la Guerre, les mouvements des troupes font que le courrier est acheminé avec beaucoup de retard ; il faut également le temps à la censure militaire de contrôler les dires de chacun. Avec la guerre de position  les délais d’acheminement se stabilisent à 3 ou 4 jours pour une lettre partant du Sud de la France et allant dans la zone des combats. Ce sont plusieurs millions de lettres qui ont été acheminées chaque jour à partir du printemps 1915.

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Deux lettres de Camille, adressées à ses parents, sont datées d’août 1914. La première lettre dit bien que l’on ne peut pas parler de tout, cela relativise la teneur de ces lettres : entre l’interdit de la censure et la volonté de rassurer les familles, on donne toujours une version édulcorée des choses. Mais il est intéressant de rapprocher ces deux lettres : quinze jours les séparent, en réalité elles sont écrites dans deux univers bien différents, elles disent, dans un raccourci saisissant, l’histoire d’un homme qui vient d’être précipité dans l’enfer d’une guerre.

« Le 14 août 1914

Chers parents. Je profite d’un moment pour vous donner de mes nouvelles qui sont très bonnes pour le moment (…) Je vous raconterai mes aventures plus tard car ça nous est défendu de raconter ce qui se passe ».

 

« Le 30 août 1914

… Je suis dans une tranchée et les canons tapent à côté. Je fais comme je peux pour vous écrire, au moins pour vous faire savoir que je suis encore en vie. Voilà bientôt un mois qu’on couche dehors, beau temps ou mauvais temps. Ca commence à m’ennuyer mais il faut prendre patience ».

Herleville, arrondissement de Péronne

Dans l’école des « Hussards noirs » de la IIIe République on connaît sa géographie. La France se décline en départements et  chefs-lieux  d’arrondissements.

Mais quelle pouvait être la probabilité pour qu’un savoyard connaisse Herleville ? Herleville, canton de Chaulnes, arrondissement de Péronne, département de la Somme. Un petit point sur cette ligne imaginaire des Vosges à la Mer du Nord où se joue, en cet automne 14, « la Course à la mer » pour verrouiller la ligne de front. 287 habitants au recensement de 1911 pour ce petit village qui va devenir un haut lieu pour le 30ème RI.

Dans sa lettre du 21 septembre 1914, Camille retrace, pour ses parents, le long périple qui mène à Herleville. Un jour et une nuit  à marche forcée, sous la pluie, et puis le Chemin de fer — sans paille et sans bancs : Vesoul, Dijon, Melun, Paris, Creil … A peine plus de 50 jours de guerre et, déjà, ce constat : « nos frusques sont toutes déchirées. Je ne sais  comment que ça va faire si ça dure encore un peu ».

Le Journal des Marches et des Opérations du Régiment est éloquent sur la suite des événements : « Le 24, les 2e et 3e Bataillons, après avoir passé la nuit à Framerville, sont engagés contre le village d’Herleville, fortement tenu par l'ennemi. L'attaque se déclenche dans l'après-midi : les deux Bataillons en tirailleurs, chantant la Marseillaise, se portent à l’assaut du village, entraînés par les clairons sonnant la charge. Les pertes — cruelles pourtant — n'arrêtent pas l'élan des assaillants. Un dur combat s'engage. Les Allemands, abrités derrière les murs de clôture des jardins, résistent par le feu d’une manière extraordinairement violente, et le combat se terminera victorieusement au cours de la nuit, où nous occupons et organisons le village. »

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Le déplacement des hommes « en tirailleurs » est la formation des hommes sur un rang : libres de leurs mouvements, aptes à profiter du moindre accident de terrain, les tirailleurs emploient le feu de leur arme avec la plus grande efficacité.

 

Plus tard, des cartes postales pour ne pas oublier. L’église éventrée. Des maisons grabataires qui dérivent au fil des rues sans vie. Si la guerre apprend la géographie, elle est aussi capable de la bouleverser totalement.

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Après, ce sera forcément différent.

 

Une étoile de sang sur le front

25 septembre 1914. Camille était posté derrière un amas de foins fraîchement coupés en repérage des positions allemandes. Retour à la position principale, transmission des informations, mise en place du dispositif et c’est l’assaut.

Une pluie  de déflagrations.

Le souvenir du copain, le ventre ouvert, essayant de tenir ses boyaux et questionnant dans un dernier sursaut : « Beaupoil, Beaupoil … je vais m’en sortir ? », avant de basculer dans le silence de la mort.

Et puis une explosion qui vous arrache un cri de douleurs. Le bras paralysé, la poitrine qui brûle. Étrange sensation d’un corps électrocuté qui ne peut plus bouger, ne pouvant même plus lâcher le fusil devenu inutile.

1 copie 1Une seconde explosion, plus intense encore, avec une balle qui vient tracer une étoile de sang sur le front. Le corps qui bascule, et une troisième balle qui traverse le pied droit.

Le grand silence, quelques minutes ou un siècle, car il y a des moments où le temps devient mou et n’a plus de sens. Et puis des voix, proches et paradoxalement lointaines :

· « Il faut que l’on retrouve le lieutenant ... »

· « Regardez, il y en a un du 30ème »

· « Ah oui, c’est Beaupoil »

Des corps que l’on traîne comme l’on peut et que l’on amoncelle sous un hangar et, à nouveau, le grand silence.

Une éternité plus tard, une voix féminine :

· « Là, il y en a un qui bouge encore ... »

Et puis, après un mois de coma, le réveil à l’hôpital complémentaire du 47 Rue Monceau, dans le 17ème arrondissement de Paris.

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55 jours de guerre, et 64 années à venir pour en porter les lourdes séquelles."