19 Mars - Le Chant décapite la nuit

Si vous ne vous occupez pas de la poésie
La poésie s'occupera de vous
Petits moutons broutant les pelouses mentales
Filles du samedi soir repeintes au néon
Solitudes laquées
L'aube est une blessure fraiche sous vos doigts
Et vous marchez dans les paysages cloutés
Le malheur vous pousse par les épaules
Marchez marchez la terre autour de vous
Sue à sang à l'heure ses souvenirs
Les villes lentement
Entrouvrent leurs hautes ailes de sable
Et je m'enfonce à travers vous dans l'océan
Les yeux caillés au lait des primevères
Je m'enfance avec vous dans les jardins d'enfants
Parmi les papiers gras et les épluchures de soleils
Marchez
Les terrains vagues de l'espace sont ouverts
Marchez
Jusqu'à en déchirer le temps
Jusqu'à l'hémorragie sauvage du poème
Dans le grand laminoir des mots chauffés à blanc
Patience
Ce siècle accouche tout de même ce siècle accouche
D'une virilité éruptive du chant
Dans les convulsions du malheur
Espérance, chair magnétique
Gonflant la matrice du monde
Quand elle aura mûri dans sa nuit explosive
La poésie s'occupera de vous.

 

Le chant décapite la nuit

Christian Hubin

Christian Hubin, né à Marchin, (Belgique) le 18 septembre 1941 (78 ans), est un poète belge de langue française. Son œuvre est publiée essentiellement par les éditions José Corti.

Christian Hubin entame une licence en Philosophie et Lettres à l'université de Liège en 1959. Après obtention de cette dernière, il commence une carrière de professeur qui le mènera à Namur et Dinant.

En parallèle à sa carrière, Christian Hubin rencontre de nombreux écrivains et poètes avec qui il entretient une correspondance, notamment : Armel Guerne, Achille Chavée, Jean Malrieu, Edmond Humeau, Frédéric Jacques Temple, Jacques Izoard, André Hardellet, Pierre Dhainaut, Pierre della Faille, Julien Gracq, Lorand Gaspar, Severo Sarduy, Claude Louis-Combet, Valère Novarina, Pierre-Albert Jourdan, Raoul Vaneigem, Francis Edeline.

Ch

Christian Hubin : le lieu et la formule.



Christian Hubin fait partie d’une génération de poètes qui conduisent peu à peu l’écriture à une nouvelle maturité : revisitant les enjeux de notre modernité, il dépoussière incontestablement notre perception du poème et de la langue. Il faut souligner toute l’importance d’une démarche que je place personnellement à l’extrême pointe magnétique de la poésie française d’aujourd’hui et qui échappe à l’idée conventionnelle que d’aucuns se font du phénomène poétique : par sa forme surprenante, son dépouillement, son refus du lyrisme, du Moi, de l’effusion romantique, ainsi que par ses constants courts-circuits de langue, son écriture polyphonique est faite de résonances et d’infrasons. Par ce remarquable travail sur la langue, où s’accordent la sensibilité et les réalités contemporaines, son œuvre dénote d’un dynamisme certain de la poésie française qu’il illustre : « L’art est l’abréviation suprême. L’ellipse absolue », dit-il. Il participe sans conteste d’un mouvement d’approche de « la pure présence aux choses » comme Yves Bonnefoy, Pierre Chappuis, Jacques Ancet, Philippe Jaccottet ou Roger Munier. Mais aussi d’un mouvement plus général de la création moderne : « Nous travaillons sur de l’erratique, sur de l’extrême ténu — buée volatilisée, haleine de disparition. Nuages de Debussy, Ionisations de Varèse, pétillements de nappes électroniques (Jean-Claude Eloy), spatialisations sonores (Gérard Grisey), distorsions spectrales (Tristan Murail), flux paniques, (…) tournantes-migrations (Michaël Lévinas). Rayures, stridences, mots »

. Sans participer à des cénacles réducteurs, en tenant une position profondément solitaire, irréductible, ainsi que le réclame toute écriture véritable, il s’inscrit pourtant dans un vaste mouvement qui transcende les frontières et se reconnaît par l’amour qu’il porte à la langue ainsi que par l’originalité comme la profondeur de l’engagement poétique marqué par une intransigeance dans la conscience d’y jouer là tout ce qui vaut d’une existence .

 

Eric BROGNIET

Extrait de Christian Hubin : le lieu et la formule, essai. Ed. Luce Wilquin, Avin, 2004. Collection L'Oeuvre en lumière.