Un peu de toponymie

« Darantasia » à l'origine de « Tarentaise »

Le terme « Tarentaise » a une déjà longue histoire depuis le terme originel de « Darantasia ». Ce mot a d'abord désigné non une vallée mais une cité, celle qui, vers le Xe ou le XIe siècle, deviendra « monasterium » et donc « Moûtiers ». La transformation du d initial de « Darantasia » en t dans « Tarentaise » est, somme toute, assez classique. C'est ce que les linguistes appellent un assourdissement, c'est-à-dire la mutation d'une consonne sonore en consonne sourde (occlusive : [b] en [p], [d] en [t], [g] en [k] ; fricative : [v] en [f], [z] en [s], [j] en [ch]). Il faut encore prendre en compte un autre élément important fourni par les linguistes : dans les langues anciennes - on peut penser aux langues sémitiques où cela est bien visible -, les consonnes ont relativement plus d'importance que les voyelles. Ce sont les consonnes qui, souvent, donnent la racine du mot, les voyelles ne faisant que décliner des variations sur une même racine. On peut alors remarquer que sur le territoire de notre T/Darentaise, il y a des ruisseaux importants qui se nomment des « Dorons ». En allant plus loin, on trouvera les Dranses du Chablais et du Valais, les Doires valdôtaines auxquelles on peut sans doute rattacher la Durance, la Duire (affluent du Chéran), etc. Sans oublier, beaucoup plus loin, l'hispano-portugais Duero/Douro. Dans tous les cas on remarque que l'on retrouve les consonnes d et r, et qu'il s'agit de ruisseaux, rivières ou fleuves, donc d'hydronymes.

Il importe cependant de prendre quelques précautions, le domaine des langues anciennes est à manier prudemment. On peut faire une carte regroupant la série des hydronymes et des toponymes Dore, Doran, Doron, Doire, Doria, Dure, Duire, Durance, Dranse, Dronne, qui reviennent avec une certaine régularité sur les deux versants des Alpes. Faut-il alors se ranger à l'avis des historiens de l'époque préhistorique alpine qui en concluent une communauté de peuplement et de civilisation fort ancienne : « Le nom des torrents, sept Doires (Doria) en Val d'Aoste et deux en Val de Suse, huit Dorons en Savoie, quatre Drances en Valais et quatre Dranses en Chablais, marque encore aujourd'hui l'homogénéité du domaine rhodanien des tombes Glis-Chamblandes et du premier peuplement des Alpes internes, il y a 6000 ans, homogénéité qui persistait encore au moment où ces hydronymes sont apparus. » (Alain Bocquet.)

Bessat et Germi, dans leur livre Les Noms du paysage alpin, prennent une position plus modeste en écrivant : « Avant de tirer argument de cette concordance linguistique pour étayer des convergences archéologiques ou culturelles au demeurant indéniables, il faudrait déjà s'assurer que tous ces hydronymes relèvent bien de la même famille lexicale, se retrouvent seulement dans cette partie de l'arc alpin et appartiennent à une strate linguistique unique, bien déterminée. Malgré ses avancées, la recherche linguistique et toponymique est encore loin de fournir de telles certitudes, encore moins des datations, sur les langues qui, dans les Alpes et ailleurs, ont précédé le celtique. »

Il faut donc garder une certaine modestie et ne pas tirer des conclusions trop hâtives, mais ce n'est sans doute pas trop s'aventurer que de conclure cette première enquête en disant que « Tarentaise », qui vient de « Darantasia », est un hydronyme ayant une origine préceltique et que l'on pourrait traduire par « cours d'eau », avec une nuance nous renvoyant aux « eaux vives ».

Doron